Pourquoi repenser la marche dans les quartiers ?

En France, 41 % des seniors de plus de 65 ans déclarent que la marche est leur principal mode de déplacement (Insee, 2020). Chez les enfants, le trajet à pied vers l’école ou les activités reste un facteur clé d’autonomie – mais à condition d’un environnement rassurant et adapté (ADEME).

Marcher, ce n’est pas simplement se déplacer. C’est découvrir, apprendre, garder du lien social. Mais c’est aussi se heurter à des obstacles invisibles aux yeux de celles et ceux pour qui la mobilité ne pose pas de souci : bordures hautes, trottoirs étroits, traversées à la visibilité réduite, vitesse des voitures, mobilier urbain mal placé…

Les acteurs de l’urbanisme parlent d’“environnement marchable” (“walkability”). Plus un quartier est agréable et sûr à parcourir à pied, plus il encourage l’activité physique, l’autonomie, la convivialité, la santé. Les quartiers « marchables » profitent finalement à tous, car ils révèlent la ville lente, sensible et humaine.

Les besoins spécifiques des enfants et seniors : regards croisés

Si l’on veut penser un aménagement adapté, il faut écouter les usages – et surtout ceux des communautés les plus vulnérables.

Pour les enfants

  • Cheminement sûr : éviter les tronçons où les voitures sont très présentes, privilégier des rues apaisées ou piétonnes à proximité des écoles, parcs, équipements sportifs.
  • Visibilité et anticipation : abaisser la hauteur des bordures et favoriser des passages piétons surélevés. Les enfants étant moins visibles lorsqu'ils traversent, adapter la hauteur et l'emplacement des signalisations lumineuses est essentiel.
  • Mobilier urbain ludique et bancs adaptés : espaces d’attente, de repos et de jeu qui ponctuent le parcours et rendent la marche attractive.
  • Cheminements continus : éviter les coupures (places de stationnement sauvage, poubelles sur le trottoir, etc.).
  • Signalétique claire : panneaux à hauteur d’enfant, marquages au sol colorés pour guider vers l’école (“pedibus”), œuvres artistiques ou jeux de parcours.

Pour les seniors

  • Revêtement confortable : sols plats, non glissants, sans ressauts ni discontinuités.
  • Espaces de pause fréquents : bancs à intervalles réguliers (tous les 80 à 100 mètres recommandés par l’OMS), abris contre la pluie et le soleil.
  • Traversées sécurisées : passages piétons bien matérialisés, avec feux à décompte, temps de traversée suffisant. Les seniors marchent en moyenne deux fois plus lentement qu’un adulte jeune (1 m/s contre 1,4 m/s – Source : CEREMA).
  • Absence d’obstacles : poubelles, panneaux trop bas, véhicules sur trottoir représentent de vrais dangers (risque de chutes, difficulté d’orientation visuelle).
  • Bonne signalisation et éclairage homogène : binôme sécurité/confort, indispensable en hiver ou en soirée.

Une balade attentive dans les Vaites : atouts et limites

Le quartier des Vaites, souvent présenté comme un “laboratoire” de la transition urbaine à Besançon, mêle le neuf et l’ancien, l’étroit et l’ouvert, le presque rural et le déjà citadin. À travers quelques promenades réelles (et de nombreux échanges avec les riverains, parents d’élèves, membres d’associations locales), certains points ressortent :

  • Parcours verts : Les sentiers entre les jardins partagés et le chemin Hector-Berlioz offrent un environnement apaisé, mais leur revêtement peut se révéler difficilement praticable les jours de pluie (ornières, boue, racines…)
  • Rues secondaires apaisées : Dans certaines impasses résidentielles, la vitesse des voitures reste élevée, faute d’aménagement d’entrée de zone ou d’équipements pour ralentir (“couloirs piétons” absents, rareté des chicanes ou plots rétrécissants).
  • Traversées manquantes : Sur des axes comme la rue de Vesoul ou l’avenue des Montboucons, peu de passages piétons sécurisés sur toute la longueur, et le temps de traversée peut s’avérer trop court pour les plus âgés.
  • Bancs et espaces de pause : Très peu installés, surtout là où ils seraient les plus utiles (près des arrêts de bus, ou à mi-chemin entre des pôles de vie – marché, crèche, écoles, pharmacie).
  • Signalétique : Les balades urbaines (notamment sur le circuit des jardins) manquent parfois de panneaux lisibles pour aider les personnes âgées ou les familles à se repérer et à anticiper leur chemin.

Certains de ces constats se retrouvent d’ailleurs dans les échanges lancés par le Conseil Citoyen de Besançon sur la marche et dans les bilans des Assises de la marche en ville organisées en 2022-2023.

Des solutions qui fonctionnent ailleurs : regards inspirants

D’autres villes ou quartiers en France (et ailleurs en Europe) montrent qu’il existe des solutions efficaces, parfois même simples et peu coûteuses.

Aménagement Description Source / Ville
Sécurisation des abords d’école Rues “école” : filtres anti-circulation motorisée, marquages au sol colorés, jeux de parcours au sol. Montpellier, Paris (“Rues aux enfants”, 2022)
Trottoirs élargis et continus Suppression des places de stationnement, création de trottoirs à double largeur et abaissement des bordures. Strasbourg, Nantes (Plan Marchabilité, 2021)
Bancs et mobilier « ergonomique » Banquettes larges, dossiers et accoudoirs, installés tous les 80 m.Toitures légères pour abriter du soleil ou de la pluie. Copenhague, Lyon (Ville Amie des Ainés)
Traversées piétonnes à plat Passages piétons surélevés ou à niveau de trottoir, visibilité accrue, signalétique lumineuse. Bordeaux, Grenoble
Cheminements ludiques Jeux de sol, dessins, marquages pour “pedibus”, statues colorées jalonnant le chemin. Toulouse, Nantes

Par ailleurs, le CEREMA (Centre d’études et d’expertise sur les risques, l’environnement, la mobilité et l’aménagement) recommande une « approche universelle » de l’accessibilité, en considérant simultanément toutes les vulnérabilités (petite enfance, âge, handicap) – une démarche que de plus en plus de villes, y compris de taille moyenne, commencent à déployer.

Quelles pistes concrètes pour les Vaites ?

Si la volonté d’améliorer la marchabilité existe bien localement, elle peut s’appuyer sur quelques leviers :

  • Cartographier les parcours sensibles : solliciter les écoles, centres sociaux, maisons de retraite pour repérer ensemble les points noirs (absence d’îlot central, feux mal synchronisés, etc.).
  • Tester des “rues apaisées” : fermer temporairement ou régulièrement la circulation devant certaines écoles aux heures d’entrée/sortie, comme cela se fait avec succès à Lyon et Lille (source : “Rues aux enfants”, Fédération des Usagers de la Bicyclette).
  • Installer du mobilier de pause adapté : bancs confortables, abris, fontaines – le long des itinéraires les plus fréquentés, en s’appuyant sur les suggestions des habitants.
  • Sérialiser les expérimentations : marquages ludiques, limitations de vitesse à 20 km/h sur certains tronçons résidentiels, ajout de plots et bacs fleuris pour rétrécir les chaussées.
  • Associer les riverains à l’aménagement : marches exploratoires avec enfants, parents et seniors, fabrication participative de signalétique (source : Centre National d’Information sur la Santé).
  • Rendre visible la notion de “ville amie des aînés” : labellisation, campagnes d’information, implication des seniors et structures médico-sociales dans les choix d’aménagement.

Des outils innovants peuvent compléter ce travail : applications de “cartographie participative”, signalement en temps réel d’obstacles ou d’anomalies, journées de recensement citoyen des difficultés. Le collectif “Place aux Piétons” en a testé avec succès à Grenoble et Rennes, montrant qu’un quartier bien adapté se construit aussi depuis le terrain, par ceux qui l’habitent.

Une ville plus marchable, le pari du soin mutuel

C’est peut-être là l’enjeu principal : faire des Vaites un espace où les piétons – et tout particulièrement les plus fragiles, parce qu’ils contraignent à la douceur – deviennent les indicateurs de réussite de l’espace public. L’expérience de la marche est souvent un révélateur implacable : elle montre ce qui coince, ce qui blesse, ce qui apaise, ce qui relie.

Dans la tradition du quartier – entre cultures maraîchères, écoles, sentiers forestiers – ces enjeux de bien-être et de mobilité ne sont pas nouveaux. Mais ils prennent une acuité particulière à l’ère de la transition écologique : offrir, enfin, le quartier à la marche des enfants, des grands-parents, des rêveurs et des curieux, c’est aussi choisir collectivement une ville attentive, humaine et résiliente.

Dans la mouvance actuelle en France autour des villes « marchables » et des quartiers inclusifs, chaque amélioration locale diffuse plus loin : elle prouve que la ville écologique commence aussi... à pied. Et, depuis les Vaites, il n’y a rien de plus prometteur.

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