Redéfinir la place de l’habitant : concertation, consultation, co-construction

La notion de « concertation publique » s’illustre de mille façons, mais distingue-t-on assez souvent ce qui relève de la simple information (une réunion publique descendante), de la véritable écoute (un atelier collaboratif), voire d’un véritable partage du pouvoir décisionnel ? Depuis la loi Bouchardeau de 1983 — premier socle d’une participation obligatoire pour les projets d’aménagement majeurs — et les évolutions récentes du Code de l’environnement, tous les projets significatifs sont tenus de démontrer une ouverture sur l’avis du public (Vie Publique, 2022).

  • Information : on présente le projet à ceux qui seront concernés. Exemple : exposition dans une salle municipale sur la transformation des Vaites ou diffusion d’une brochure explicative.
  • Consultation : on recueille l’avis du public, via questionnaires, enquêtes publiques, boîtes à idées, mais la décision reste majoritairement institutionnelle.
  • Concertation : l’échange va plus loin, des scénarios alternatifs peuvent émerger. Les habitants et associations participent à la réflexion, notamment via des ateliers participatifs ou des balades urbaines commentées.
  • Co-construction : une minorité de démarches, où usagers, riverains, collectivités et parfois promoteurs sont coresponsables de la définition et du suivi du projet.

Les Vaites, en tant qu’écoquartier, sont souvent cités à Besançon comme un terrain d’expérimentation de ces différents niveaux de participation, bien que chaque étape soulève à son tour questions et crispations.

Des outils multiples pour des voix plurielles

Depuis le lancement du projet des Vaites en 2009 — programmé pour offrir jusqu’à 1 150 logements tout en conservant près de 18 hectares d’espaces naturels — la municipalité et les aménageurs (SPL Territoire 25, Grand Besançon Métropole) ont oscillé entre différents formats de concertation. La diversité des outils choisis reflète la complexité des attentes locales et nationales.

  • Réunions publiques thématiques: Organisation de séances régulières (environ tous les six mois) pour présenter l’état d’avancement et permettre les questions. En 2022, plus de 300 habitants ont participé aux deux grandes réunions annuelles (Macommune.info).
  • Ateliers de travail : Groupes restreints réunissant des habitants, des porteurs de projets, des élus et parfois des experts de l’environnement ; sujets tels que la « trame verte », la circulation des mobilités douces ou la gestion de l’eau.
  • Balades urbaines  : Parcours commentés permettant de redécouvrir autrement les lieux concernés, de pointer les enjeux patrimoniaux ou environnementaux, parfois en présence de naturalistes locaux (LPO Franche-Comté).
  • Plateformes numériques ouvertes : Cartes interactives, forums en ligne, bouquets de suggestions disponibles sur Grand Besançon Participation. On compte, en 2023, plus de 700 contributions uniques lors de la consultation numérique liée au projet des Vaites (Grand Besançon Participation).
  • Instances de dialogue dédiées : Création d’un comité de suivi, associant associations, collectifs citoyens et institutions, se réunissant de façon trimestrielle pour faire le point sur l’avancée des propositions.

À ces outils classiques se sont greffées, au fil du temps, des démarches plus innovantes, telles que le budget participatif (pour l’aménagement d’une micro-forêt urbaine, par exemple) ou encore des jurys citoyens appelés à donner un avis sur l’intégration du bâti dans le paysage existant.

La participation côté chiffres : implication réelle ou illusion ?

Chiffres à l’appui, la participation citoyenne sur les projets d’aménagement reste un défi. À l’échelle nationale, le taux de participation aux enquêtes publiques s’élève à seulement 1 à 3 % de la population concernée (Le Monde, 2021). Sur les Vaites, lors de l’enquête publique de 2018, ce sont 418 observations et contributions formelles qui ont été enregistrées (source : préfecture du Doubs), pour un quartier qui compte plus de 3 500 habitants et riverains concernés.

Cette proportion modeste interpelle. Plusieurs études (dont celle du Comité de l’étude publique, 2021) révèlent que la principale barrière demeure la méconnaissance des démarches, mais aussi la difficile conciliation entre vie personnelle et réunions publiques souvent tardives. Certaines initiatives locales, telles que le « porte-à-porte citoyen » ou les journées festives avec stand participatif, ont permis de doubler temporairement la part de personnes s’exprimant, notamment auprès des jeunes familles et des seniors, deux publics traditionnellement moins représentés.

Les tensions d’une démocratie « sur le terrain »

À Besançon, la concertation autour des Vaites a été ponctuée de moments forts, parfois intenses. Les oppositions à la densification du quartier, à l’artificialisation de terrains humides, ou encore au sort donné aux jardins l’illustre. En 2020, suite à la mobilisation de plusieurs collectifs (Vaîtes Nature, ZAD des Vaîtes…), le Conseil National de la Protection de la Nature (CNPN) a rendu un avis défavorable, pointant l’insuffisance des mesures de réduction d’impact pour la biodiversité (source : rapport CNPN 2020). Cet épisode – relayé dans la presse régionale – a permis une suspension temporaire du chantier, le temps de renouveler la concertation autour des mesures compensatoires.

Un autre moment marquant figure dans l’inscription, par une centaine de riverains, d’une pétition pour préserver le verger urbain en 2021. Si la pétition n’a pas « bloqué » le projet légalement, elle a influencé les choix d’aménagement : plus de 3 000 m² supplémentaires de zone agricole ont ainsi été sanctuarisés sur la cartographie finale du quartier. C’est souvent en marge des procédures formelles que la participation laisse sa plus forte empreinte.

Concertation et transition écologique : la lente élaboration du compromis

L’aménagement d’un quartier à vocation écologique, comme les Vaites, implique un dialogue constant entre des objectifs parfois contradictoires : répondre à la demande de logements, préserver la trame verte, promouvoir la mixité sociale et la mobilité douce, tout cela sous le regard d’habitants soucieux d’agir pour le climat… mais attachés à leur cadre de vie.

Le recours à la concertation prend ici toute sa dimension : il s’agit moins de « demander la permission » que de co-élaborer un compromis, évolutif, à l’écoute des temporalités et des ancrages locaux. On note, par exemple :

  • La réduction progressive (de 2016 à 2022) de la densité prévue dans certaines zones, après débat avec les collectifs et prise en compte des études environnementales menées par le Conservatoire botanique national (source : Ville de Besançon, bilans annuels d’aménagement).
  • L’intégration d’engagements pour conserver 40 % d’espaces naturels, soit 18 hectares sur les 45 d’emprise totale, chiffre inscrit noir sur blanc dans la charte d’aménagement finale.
  • L’organisation, en amont de chaque grande étape (plantation, terrassement, voirie), d’ateliers dédiés aux transitions (par exemple sur la perméabilisation des sols ou la création d’une mare, avec intervention de spécialistes).

Ces choix, s’ils ne contentent jamais tout le monde, ancrent progressivement la cohabitation dans le territoire.

L’avenir de la concertation aux Vaites (et ailleurs)

Le projet des Vaites, encore en mouvement, incarne à travers sa concertation les enjeux de la fabrique urbaine de demain : comment faire pour que la parole ne soit pas qu’une formalité ? Le passage grandissant au numérique, la multiplication des dispositifs (applications mobiles, plateformes, podcasts de quartier) et la valorisation des savoirs d’usage (notamment des riverains âgés ou des jeunes) sont autant de pistes explorées, ici comme ailleurs.

À l’échelle nationale, la Commission nationale du débat public (CNDP) recommande aujourd’hui d’élargir le calendrier, de diversifier les modalités et de renforcer le lien avec la décision finale (CNDP). Dans les Vaites, cela se traduit déjà par des retours systématiques aux contributions et un engagement à rendre public le suivi post-concertation. On peut espérer que cet élan se poursuivra, ouvrant de nouveaux sentiers pour tisser du lien, accueillir la biodiversité humaine, et façonner des quartiers écologiques aussi vivants que les chemins qui les traversent.

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