Un quartier relié à la terre : quand l’agriculture urbaine tisse la ville

Doux murmure de binettes sur la terre détrempée, odeur de menthe fraîche au détour d’une allée, vision de petits rangs potagers au cœur d’espaces construits... L’écoquartier des Vaites à Besançon s’invente un rapport à la terre, qui ne se limite pas à une case dans une charte écologique. Ici, la notion d’agriculture urbaine ne relève pas de la simple tendance mais façonne, discrètement, la façon d’habiter les lieux. Quels sont donc ces espaces dédiés ? Que disent-ils de notre façon d’habiter et de rêver la ville ? Plongée dans la portion rurale du quartier, entre lopins partagés, vergers renouvelés et initiatives (presque) secrètes.

De l’héritage maraîcher à la planification urbaine : brève histoire agricole des Vaites

Bien avant que le mot “écoquartier” ne se glisse dans les discours officiels, les Vaites étaient un quartier-jardin, à la périphérie nord-est de Besançon. Ce sont des terres longtemps travaillées par les jardiniers et maraîchers, dont le nom même - “Vaites”, ou “vaccas” dans la tradition locale - signifie “petits prés”, souvenir affirmé d’années agricoles. De nombreuses familles du quartier possédaient, encore dans les années 1970-1980, des parcelles maraîchères, cultivant pommes de terre, salades, fraises, haricots ou groseilliers.

La mutation du quartier et la densification urbaine, amorcées dans la dernière décennie, ont interrogé l’avenir de cet héritage. Fallait-il préserver, réinventer ou effacer la matrice agricole ? L’écoquartier a fait le pari de la continuité, intégrant dans ses schémas d’aménagement des espaces réservés à l’agriculture urbaine, dans une logique à la fois paysagère, sociale et alimentaire (source : Ville de Besançon, dossier de présentation Écoquartier, 2021).

Typologie des espaces agricoles dans l’écoquartier : cartographie et usages

Difficile de dresser une carte unique des espaces d’agriculture urbaine des Vaites, tant leur mosaïque fait la richesse du lieu. Cependant, plusieurs grands types émergent. Voici leur diversité, telle qu’elle peut être observée aujourd’hui :

  • Les jardins familiaux (ou jardins ouvriers) : Installés sur le pourtour nord du quartier, notamment le long de l’avenue Léo Lagrange (près du parc de la Mouillère), ils représentent plus de 110 parcelles, entretenues par des habitant.es souvent fidèles depuis plusieurs décennies.
  • Les jardins partagés : Espaces collectifs ouverts à tous, ils sont animés par des associations (comme “Le Jardin des Vaites”) et permettent aux habitant.es ne possédant pas de lopins privés de participer à la culture de légumes, de fleurs comestibles ou d’aromatiques.
  • Les micro-vergers urbains : Plantations collectives d’arbres fruitiers (pommiers, poiriers, pruniers...) intégrées dans les coulées vertes du quartier, en particulier dans la partie est, sur d’anciennes prairies, et parfois en lisière de programmes immobiliers récents.
  • Les bandes de maraîchage éducatif ou pédagogique : Installées en bordures d’écoles ou au cœur d’ensembles collectifs, ces espaces servent à la fois la pédagogie (accueil de classes, animations) et l’expérimentation de nouvelles pratiques biologiques.
Type d’espace Superficie totale estimée* Usagers principaux Accès
Jardins familiaux 2,5 hectares Habitants du quartier Sur demande à la mairie/association
Jardins partagés 0,4 hectares Collectifs, associations, écoles Sur inscription ou libre accès selon espaces
Micro-vergers 0,7 hectares Habitants, passants, enfants Libre accès
Bandes maraîchères éducatives 0,15 hectares Écoles, familles Animations ou projets spécifiques

*Sources : Ville de Besançon, Service des espaces verts (2023)

Les jardins partagés : cœur battant de l’agriculture urbaine des Vaites

Le Jardin des Vaites, situé en lisière du quartier, est un exemple éclatant d’agriculture urbaine vivante et inclusive. Créé il y a plus de dix ans sur l’initiative d’habitant.es, ce jardin est aujourd’hui géré par une association dynamique. Il propose non seulement des parcelles collectives mais aussi un espace “en commun” où chacun peut passer, arroser, semer ou récolter, au gré des saisons.

Outre la production de légumes de saison, les parcelles accueillent une diversité botanique remarquable, allant bien au-delà des usages courants : espèces anciennes de tomates, pois mangetout locaux, rangs de framboisiers, mais aussi plantes aromatiques et médicinales. Les ateliers, souvent gratuits, initient enfants et adultes à la permaculture, la cuisine saine ou la fabrication de “bombes à graines” (source : Association Le Jardin des Vaites).

Ce jardin, ouvert toute l’année, s’affirme comme un véritable lieu de transmission. Il lie générations, origines sociales ou culturelles différentes autour d’un même projet : celui de faire vivre la terre, et d’y découvrir un rapport lent, sensible, nourricier à la ville.

Les secrets des micro-vergers et de la biodiversité alimentaire

À la différence des jardins potagers plus structurés, les micro-vergers se présentent souvent comme des sentiers discrets où s’égrènent arbres fruitiers et arbustes à petits fruits. Leur rôle se veut triple :

  • Alimentaire : offrir des fruits accessibles à tous, plantés pour la cueillette libre (cueillette “à la promenade”).
  • Paysager et écologique : structurer les coulées vertes, favoriser la biodiversité ordinaire, servir de refuge à la faune pollinisatrice.
  • Symbolique et éducatif : rappeler que la ville est aussi un lieu de production, pas seulement de consommation.

D’après le Service des espaces verts, le quartier compte près de 120 arbres fruitiers plantés depuis 2015. Un chiffre modeste à l’échelle de la ville, mais porteur d’imaginaires et de pratiques émergentes : on y récolte, en automne, pommes et poires croquantes, mais aussi groseilles, cassis ou prunes. C’est souvent l’occasion d’échanges spontanés entre voisins ou de goûters improvisés au détour des chemins.

L’agriculture urbaine à l’école : graines d’autonomie pour les plus jeunes

L’écoquartier des Vaites a fait de l’éducation un pilier de sa démarche agricole. Plusieurs écoles (comme la maternelle des Vaites et l’école élémentaire Rivotte) participent à des projets de jardins pédagogiques labellisés “Éco-école”. Petits potagers, carrés aromatiques, hôtels à insectes, mais aussi séances de compostage ou ateliers de semis ponctuent le calendrier scolaire.

Ces espaces sont à la fois supports pédagogiques et lieux de convivialité pour les familles. Les enseignants s’appuient sur ces lieux pour aborder le cycle du vivant, les questions d’alimentation durable ou la gestion des déchets (source : Académie de Besançon, programme Éco-école).

L’écoquartier, laboratoire d'écosystèmes sociaux autour du potager

Au-delà des productions alimentaires, l’agriculture urbaine aux Vaites impulse une série d’initiatives transversales :

  • Échanges de graines et de plants au printemps (bourses locales, événements “Troc’Plantes”)
  • Composteurs de quartier, installés près des jardins partagés et à proximité des résidences, pour réduire les déchets et enrichir les sols
  • Collaborations ponctuelles avec des associations de réinsertion ou d’agroécologie (Jardin des Vaites, Réseau Compost Citoyen BFC)
  • Rencontres festives (fête des récoltes, pique-niques autour des cueillettes fruitées)

L’objectif affiché n’est pas seulement de produire, mais bien de régénérer un certain rapport au territoire : appropriation collective du vivant, lutte contre la solitude, apprentissages intergénérationnels.

Enjeux et défis pour les années à venir

L’agriculture urbaine, même dans un écoquartier exemplaire, n’est jamais une évidence acquise. À mesure que l’urbanisation progresse, la pression foncière reste forte pour préserver les espaces cultivables. Plusieurs associations – et nombre d’habitant.es – sont attachés à une vigilance sur la conservation réelle des surfaces agricoles, surtout alors que des mobilisations citoyennes comme celles autour de la “Zone à défendre des Vaites” rappellent la fragilité de certains espaces naturels et agricoles (source : France 3 Bourgogne-Franche-Comté).

Des questions surgissent : Quelle place pour les initiatives citoyennes face à la montée de l’habitat collectif ? Comment équilibrer réseau de jardins partagés et accueil de nouveaux habitants ? Comment maintenir la transmission des pratiques, alors que le jardinage reste parfois une affaire de générations ?

Plus largement, l’écoquartier des Vaites, à l’instar d’autres projets en France (comme la Caserne de Bonne à Grenoble, le Quartier de la Bottière à Nantes), interroge le rôle de l’agriculture dans le tissu urbain : non comme un supplément d’âme, mais comme une composante première de la résilience alimentaire locale (source : Société Française des Urbanistes).

Quand la ville s’enracine : regards sur un patrimoine en devenir

Aujourd’hui, l’agriculture urbaine aux Vaites éclaire un territoire en mouvement. Entre jardins familiaux, initiatives collectives, vergers d’arpentage et espaces pédagogiques, elle propose un autre récit : celui d’une ville qui accepte de ralentir, de se salir les mains, de transmettre, de partager. On y expérimente la lenteur, la surprise, l’inattendu – depuis la première pousse de radis jusqu’au goûter de fin d’été au pied des pommiers.

L’avenir de ces espaces dépendra de leur capacité à demeurer ouverts, poreux, fertiles – au-delà des plans ou des discours, et à l’image du quartier lui-même : vivant, accueillant, jamais figé.

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