Un écoquartier exemplaire… sur le papier ?

Le projet des Vaites fait figure de vitrine des ambitions de Besançon en matière d’écologie urbaine. Labellisé “écoquartier” dès 2017 (Ministère de la Transition écologique), il vise l’excellence environnementale, notamment en promouvant la mobilité active. Sur le plan théorique, tout y est :

  • Des cheminements piétons séparés de la voirie automobile
  • Des pistes cyclables bidirectionnelles reliant le centre-ville
  • Des stationnements voitures limités et majoritairement en lisière
  • Un réseau de bus renforcé avec les lignes 3 et 5, fréquentes en journée
  • Des abris à vélos sécurisés dans la majorité des immeubles collectifs

Malgré ce plan séduisant, les chiffres restent décevants : selon l’observatoire bisontin, en 2023, seuls 9 % des déplacements domicile-travail dans les Vaites se font à vélo, contre 15 % à l’échelle de l’agglomération (INSEE). Le reste se partage entre la voiture individuelle (près de 68 %), la marche à pied et les transports en commun. L’intention ne fait pas tout : le terrain révèle d’autres réalités.

Des infrastructures généreuses mais… fragmentées

La première marche est souvent celle… du trottoir. Si le dessin des Vaites est pensé pour favoriser les modes actifs, un coup d’œil à la carte routière montre la persistance de “discontinuités cyclables” — ces fameux endroits où le cycliste doit subitement partager la route avec les voitures, traverser un carrefour dépourvu de passage protégé, ou descendre de son vélo sur une portion inaboutie.

  • De la rue de Vesoul à la rue du Puits, la piste cyclable s’interrompt subitement à hauteur de la zone commerçante, obligeant à emprunter un chemin de traverse mal indiqué.
  • Le pont sur la coulée verte, très emprunté, manque cruellement de signalisation pour sécuriser la traversée des enfants et des personnes à mobilité réduite.
  • Les abris à vélos publics restent rares côté Est alors que les immeubles récents en disposent systématiquement.

Selon les constats du Baromètre des villes cyclables (FUB), la sensation d’insécurité sur ces tronçons “gris” explique pour partie le maintien en retrait de cyclistes occasionnels, notamment femmes et familles. On parle parfois du “syndrome du dernier kilomètre” : quand l’ensemble du trajet est sûr sauf sur les derniers 500 mètres — seuil souvent rédhibitoire pour oser franchir le pas.

Culture et habitudes : plus lentes à changer que les voiries

Changer une rue, c’est une affaire de pelleteuse. Changer les usages, c’est bien autre chose. Dans le quartier des Vaites, la culture de la voiture s’invite à chaque coin de rue. À la sortie de l’école, sur les parkings, dans les discussions de voisinage, le déplacement “moderne” reste souvent motorisé.

  • Pour beaucoup d’habitant·es, la voiture reste un symbole de liberté (pouvoir partir en famille à la montagne ou à la campagne, transporter les courses volumineuses…).
  • Les aîné·es du quartier, peu familiers des aides à la mobilité douce comme la location longue durée de vélo ou l’autopartage, expriment souvent leur crainte face à ce qu’ils considèrent comme des modes de déplacement risqués.
  • Les familles craignent l’insécurité routière pour les plus jeunes, surtout sur les axes qui coupent l’écoquartier.

Un chiffre emblématique : le taux de possession d’une voiture par ménage dans l’écoquartier reste de 1,4 véhicule, selon la Ville de Besançon (2022), soit à peine moins que la moyenne nationale (1,5).

Météo, topographie, saisonnalité : l’effet météo… bien réel

Les Vaites, plateau mi-urbain, mi-campagnard, expose ses habitant·es à la rudesse du climat franc-comtois. Entre novembre et mars, pluie, neige fondue et verglas compliquent l’usage du vélo pour une bonne part des navetteurs. Nombre de pistes restent praticables, mais l’humidité et la boue, parfois accumulées, découragent les moins équipés.

Période Part modale du vélo (%) Incidents climatiques déclarés
Avril-Septembre 11,1 Faibles pluies, vent
Octobre-Mars 5,7 Pluie, gel, neige

(Source : enquête mobilité Grand Besançon, 2023)

Ce que le chiffre ne dit pas : à chaque automne, le ramassage tardif des feuilles sur les pistes ou la non-déneigement de certains trottoirs renforcent l’idée que “la ville n’est pas faite pour les cyclistes l’hiver”, comme on peut souvent l’entendre lors de discussions avec des usagers.

Transports collectifs : accessibles mais pas toujours synchrones

Le réseau de bus Ginko dessert généreusement les Vaites, avec deux lignes structurantes et des arrêts tous les 400 mètres environ. Pourtant, le taux d’usage reste sous le niveau régional : 9,5 % des déplacements domicile-travail, contre 15 % pour la ville de Besançon (Enquête Ginko, 2022).

  • La fréquence reste limitée tôt le matin et tard le soir, problématique pour les travailleurs en horaires décalés.
  • L’absence de liaison directe vers la gare SNCF incite à privilégier la voiture pour les déplacements interurbains, ou à multiplier les changements.
  • Le système d’abonnement annuel est jugé coûteux pour les usagers occasionnels ou les familles nombreuses.

Sécurité réelle et vécue : un facteur clé

Parmi les freins majeurs, le sentiment d’insécurité pèse lourdement sur l’adoption des mobilités douces. L’éclairage public le long des pistes, la visibilité des traversées piétonnes et cyclables, l’absence de vidéosurveillance sur certains tronçons boisés ou peu fréquentés sont régulièrement évoqués lors des conseils de quartier ou des réunions de parents d’élèves.

Selon la FUB, 56 % des cyclistes (France entière) s’estiment “en insécurité” pour au moins une partie de leur trajet quotidien. Dans les Vaites, ce sentiment est accentué aux abords des grandes voiries et la nuit. Les piéton·nes, quant à eux, évoquent l’agressivité de certains automobilistes et l’aménagement encore trop “zoné”, peu propice à l’errance contemplative (Source : ateliers participatifs Quartier Vaites, 2023).

Services et équipements : un soutien encore timide

On aurait pu rêver d’un écoquartier 2.0, pionnier de la réparation vélo, des flottes partagées, des points de recharge de trottinettes… Les initiatives existent mais restent éparses :

  • Un atelier participatif, “La Bécane des Vaites”, propose seulement deux permanences par mois. Les créneaux sont saturés.
  • La location de vélos à assistance électrique (Vélocité) fonctionne mais reste centrée sur la gare ou le centre-ville.
  • Les parkings à vélo publics manquent de signalétique et restent vulnérables au vol (deux signalements en moyenne par mois, selon la police municipale).

L’absence d’un fil conducteur — une conciergerie de la mobilité, un “point info” ouvert régulièrement, un accompagnement pour l’apprentissage du vélo urbain — ralentit la démocratisation des usages. Beaucoup d’initiatives sont portées par des bénévoles, sans réelle permanence.

Freins spécifiques aux publics fragiles et familles

Les familles monoparentales, personnes âgées, personnes en situation de handicap évoquent des freins souvent absents des grandes politiques publiques :

  • Accessibilité des cheminements et mobilité réduite encore imparfaites (trottoirs étroits, manques de rampes).
  • Inexistence de transports adaptés à la demande pour des déplacements intra-quartier sur de courtes distances (navette électrique locale).
  • Faible promotion des ateliers de réparation ou des actions d’accompagnement pour l’autonomie des seniors.

Écouter cette diversité d’usages est une condition essentielle pour éviter que la politique de mobilité douce ne bénéficie qu’à une partie de la population déjà convaincue ou active.

Des anecdotes collectées dans le quartier

  • “Le matin, quand il pleut, je croise plus de poussettes sous les porches que de vélos sur la piste…” (habitante de la rue de Chalezeule)
  • “Acheter un vélo, c’est une chose. L’entretenir, réparer une crevaison quand on n’a pas de garage, c’en est une autre…” (cycliste occasionnel)
  • “Mon fils peut aller à l’école à vélo, mais je dois l’accompagner tout le long, les passages piétons sur l’Avenue de Verdun sont trop chargés.” (parent d’élève)

Ouverture : prochaines étapes et envies collectives

Un quartier naît de ceux qui l’habitent, bien plus que des plaques ou des plans d’architectes. La transition vers des mobilités douces dans les Vaites ne pourra s’accélérer qu’en conjuguant adaptations techniques (continuité parfaite des cheminements, sécurisation des abords, services de proximité), prise en compte du ressenti des habitant·es et synergie entre initiatives publiques et privées.

Pendant que certains s’impatientent au volant, d’autres expérimentent déjà à pied ou à vélo de nouveaux itinéraires, profitant du temps retrouvé pour écouter les oiseaux, cueillir quelques mirabelles ou croiser un voisin. À tous les âges, à leur rythme. L’avenir des mobilités douces aux Vaites se dessine entre coups de frein, tâtonnements… et petites victoires partagées.

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