Connaitre le risque : comprendre le terrain, la rivière, l’histoire

Avant toute approche technique, il y a un savoir à réhabiliter : celui de la mémoire du fleuve et du bassin-versant. En France, près de 17,1 millions de personnes vivent en zones inondables et près d’un logement sur dix est potentiellement exposé aux inondations, selon les données du ministère de la Transition écologique et de l’INSEE (INSEE - 2022). Les villes comme Besançon, Strasbourg, mais aussi de nombreux bourgs ruraux ou périurbains se sont bâties sur des terres basses, souvent plaines alluviales, car l’eau voulait dire fertilité, transport, énergie.

Le risque d’inondation n’est donc pas seulement une actualité climatique : c’est un héritage. Connaître l’histoire locale permet de comprendre les points de fragilité actuels, mais aussi d’anticiper l’évolution des crues avec le changement climatique, qui augmente la fréquence des précipitations extrêmes (Source : Météo France).

  • Observer les anciennes zones humides sur des cartes anciennes
  • Interroger les habitants sur les « valons » ou les « rivières perdues »
  • Étudier l’évolution de l’urbanisme et de la végétation urbaine

La ville, une éponge ou un parapluie ?

L’une des causes majeures d’aggravation des inondations, c’est l’imperméabilisation des sols. Les villes françaises, dans les 50 dernières années, ont imperméabilisé en moyenne 100 000 hectares de sols naturels ou agricoles chaque décennie (Source : CEREMA 2022). Or, un sol naturel absorbe entre 50 % et 100 % de l’eau de pluie, alors qu’un parking classique laisse ruisseler plus de 90 % de l’eau.

Imiter l’intelligence du végétal : solutions vertes et bleues

  • Noues, fossés et mares urbaines : Ces aménagements permettent de ralentir l'eau, de la stocker temporairement, d’infiltrer et de réguler en douceur. De plus en plus de villes, comme Lyon ou Paris (quartier Pajol), réintroduisent des noues végétalisées le long des voiries (Source : Agence de l’eau Seine-Normandie).
  • Toits et parkings perméables : Les revêtements drainants (béton désactivé, pavés joints élargis, solutions bitumineuses poreuses) réduisent l’afflux direct vers les égouts. Des parkings végétalisés, comme celui du parc Micaud à Besançon, allient esthétique, biodiversité et fonctionnalité.
  • Débit de fuite et gestion à la parcelle : Sur les nouveaux lotissements, la loi impose désormais de calculer et de limiter le rejet d'eau pluviale de chaque parcelle (Source : Loi sur l’eau, 2006). Les dispositifs individuels (cuves de rétention, jardins de pluie) peuvent diviser par 2 à 3 le volume envoyé aux réseaux.

Redonner leur place aux cours d’eau

Longtemps, la tentation a été de canaliser, d’enrocher, de bétonner les rivières urbaines pour les maîtriser. Or, ces solutions déplacent souvent le problème en aval. Désormais, on constate que la « renaturation » - c’est-à-dire le rétablissement de berges végétales, de méandres, d’espaces inondables naturels - est beaucoup plus résiliente. À Hambourg, la suppression d’un canal bétonné a permis à la rivière Wandse de regagner des zones humides, réduisant l’ampleur des crues locales. En France, Rennes et Strasbourg s’y mettent aussi (Source : European Environment Agency).

Prévenir, c’est prévoir : technologies et dispositifs d’alerte

L’anticipation est cruciale. Le Système d’Annonce des Crues (SAC) et le service Vigicrues surveillent en continu 22 000 km de rivières françaises(vigicrues.gouv.fr). Depuis la tempête Alex en 2020, on a vu l’importance de ces dispositifs, mais aussi leurs limites. Mieux communiquer, installer des points d’alerte lumineux ou sonores dans les quartiers les plus vulnérables, proposer des exercices de simulation, intègrent la gestion du risque dans la vie quotidienne.

Certaines innovations technologiques offrent aujourd’hui des perspectives nouvelles :

  • Capteurs connectés : De petites stations mesurent en temps réel le niveau d’eau dans les points noirs urbains (rond-points, tunnels, entrées d’habitation). À Lens, des capteurs envoient une alerte aux services de la métropole dès que le seuil prédéfini est dépassé, déclenchant interdiction de circulation ou ouverture automatique de batardeaux (Source : Métropole Européenne de Lille).
  • Cartographie dynamique : Les outils SIG permettent de simuler des scénarios de crue, utiles à la planification et à l’acculturation des habitants. À Besançon, la carte des zones inondables est régulièrement mise à jour depuis 1999 (Plan de Prévention du Risque Inondation, Ville de Besançon).

Mobilités douces et inondation : le pas de côté

À première vue, le vélo, la marche ou les bus semblent peu concernés par les stratégies anti-inondation. C’est pourtant tout l’inverse. Favoriser les mobilités douces, c’est permettre de dégager plus d’espace pour la nature en ville et la gestion des eaux.

  • Moins de parkings = plus de sols perméables.
  • Pistes cyclables sur digue, talus ou berges : ces tracés peuvent servir de zones tampons en période de crue, tout en offrant des circulations alternatives en cas de voiries inondées.

À Strasbourg, 10 km de pistes cyclables jouent ce rôle protecteur des quartiers nord, double utilité saluée par l’Agence de l’eau Rhin-Meuse.

La solidarité et la culture du risque, ressources invisibles mais essentielles

En ville, le « sentiment d’invulnérabilité » peut être un piège. La prévention passe aussi par la culture du risque partagé : connaitre les gestes à adopter (coupure d’électricité, évacuation), savoir s’informer, s’organiser avec voisins, écoles, commerçants.

  • Des programmes tels que « Les voisins vigilants des crues » à Nîmes ou le « Plan Communal de Sauvegarde » en Bourgogne-Franche-Comté favorisent la solidarité et la mémoire des grandes inondations.
  • Des actions pédagogiques, en milieu scolaire, des balades urbaines pour repérer les points hauts et bas du quartier, rendent le risque plus lisible et mieux accepté.

Quand l’urbanisme devient résilient : des exemples qui inspirent

Si la France accuse parfois un « retard » sur la gestion douce de l’eau en ville, des expériences marquantes montrent le chemin.

  • Amsterdam : La ville a développé depuis 2010 les « Watersquares », ou places inondables. Ce sont des places urbaines végétalisées conçues pour être temporairement occupées par de l’eau de pluie excédentaire, puis rendues à la vie sociale dès que l’eau s’est infiltrée (Source : Rotterdam Climate Initiative).
  • Montpellier : Depuis 1990, tous les nouveaux quartiers intègrent une gestion à la parcelle des eaux pluviales. Les jardins et places publiques sont conçus avec des dénivelés, bassins de rétention et plantations spécifiques - avec des résultats très probants lors des crues de 2014 (Source : Ville de Montpellier).
  • Paris, la petite ceinture : La réhabilitation de l’ancienne ligne ferroviaire en coulée verte a permis de restaurer 13 ha de sols perméables et d’implantations d’essences adaptées aux épisodes de fortes pluies (Source : Mairie de Paris, 2022).

Comment (ré)apprivoiser l’eau en ville ?

Prévenir les risques d’inondation, ce n’est pas (seulement) opposer digues et béton à un « ennemi » naturel. C’est retrouver l’intelligence du territoire : laisser une place à l’eau, ralentir, détourner, stocker, mais aussi s’ouvrir à la solidarité et à la culture du risque. Les mesures efficaces s’ancrent dans l’histoire, le paysage, les usages — du jardin collectif aux grandes infrastructures.

Face au changement climatique, chaque geste compte : choisir des sols perméables pour son allée, déplacer une voiture préventivement, participer à une balade de repérage des points sensibles du quartier… Toutes ces actions, petites ou grandes, font évoluer la ville vers un modèle plus poreux, à la fois technique et poétique. Dans le quartier des Vaites et ailleurs, c’est sans doute là que se joue l’avenir de notre rapport à l’eau : entre ancrage local et ouverture à l’innovation, pour des villes vivantes, dignes et adaptables.

Sources utilisées : - INSEE : Statistiques sur la population exposée aux inondations - Météo France : Dossier crues et changement climatique - CEREMA : Gestion de l’imperméabilisation en France - Agence de l’eau Seine-Normandie, Rhin-Meuse - European Environment Agency - Vigicrues.gouv.fr - Ville de Montpellier, Mairie de Paris, Rotterdam Climate Initiative

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