Le temps long des Vaites : des terres agricoles à la ville en transition

L’histoire des Vaites commence bien avant qu’on ne prononce les mots “écoquartier” ou “urbanisme durable”. Jadis, ce territoire était en grande partie agricole, ponctué de vergers, de prés et de maraîchages. La toponymie elle-même, “Vaites” remontant au latin “Vadia” (les gaulis, les broussailles), rappelle l’ancien paysage humide, de prairies traversées par de petits cours d’eau.

Dès les années 1960 et 1970, la croissance urbaine de Besançon gagne du terrain – Rez-de-Chaussée de Planoise et développement de la ZUP des Orchamps s’étendent. Mais c’est vraiment au tournant des années 2000 que les premières réflexions sur l’aménagement du secteur prennent forme. La ville entrevoit alors un nouveau quartier pour répondre à la demande croissante de logements, mais aussi pour mettre en avant l’idée d’un urbanisme “nouvelle génération”.

  • 1960-1990 : extension urbaine mesurée, maintien d’activités agricoles.
  • 2001 : lancement des premières études d’opportunité sur l’urbanisation potentielle des Vaites.
  • 2003 : le secteur est inscrit dans le PLU (Plan Local d’Urbanisme) comme zone à urbaniser.

Concertation, débats, bifurcations : l’humain au cœur du projet

À partir de 2009, Besançon s’engage à faire des Vaites un “écoquartier”, répondant au label national et à une charte écologique exigeante. La volonté : concilier offre de logements et respect de la biodiversité, privilégier les mobilités douces, maximiser les espaces verts et intégrer les habitants dans l’élaboration du projet. Un choix résolument contemporain, nourri par les exigences du Grenelle de l’environnement et des lois SRU (Solidarité et Renouvellement Urbain).

Mais rapidement, la question du devenir des terres, de la préservation des zones humides et des haies, ou encore du patrimoine maraîcher, devient centrale. Associations d’habitants (notamment Les Jardins des Vaites, Les Vaîtes debout), collectifs, experts naturalistes (Société d’Histoire Naturelle du Doubs) et réseaux écologistes s’emparent du dossier. Le débat s’intensifie, obligeant la Ville à organiser différentes phases de concertation et de modification du projet initial.

  • 2009 : Labellisation “projet d’écoquartier” par l’État.
  • 2010-2017 : ateliers participatifs, enquêtes publiques, réunions de quartier, appels à contributions des associations, évolution du projet architectural.
  • 2018 : recours juridiques contre certains aspects du projet, aboutissant à l’arrêt – temporaire – du chantier.

Des chiffres marquants de la concertation

  • Plus de 15 réunions publiques tenues entre 2010 et 2020.
  • Près de 12 000 contributions citoyennes reçues lors de l’enquête publique de 2016 (source : Ville de Besançon).
  • Plusieurs recours administratifs déposés par les habitants et associations environnementales, selon France 3 Régions.

Ambitions urbaines et impératifs écologiques : un équilibre fragile

Le projet d’aménagement, devenu emblématique, doit répondre à divers enjeux qui se sont précisés au fil des ans :

  • Offrir une capacité d’accueil : Il reste prévu, selon la dernière mouture, d’aménager entre 1 100 et 1 300 logements sur les 34 hectares du site. Ce volume pourrait représenter, à terme, environ 2 500 à 3 000 nouveaux habitants intégrés dans le tissu urbain existant.
  • Préserver les espaces verts : Près de 40 % de la surface serait conservée ou convertie en espaces naturels, corridors écologiques, jardins partagés et lisières arborées. La zone humide centrale, ancien point d’attention particulier, fait l’objet de mesures renforcées de protection et d’inventaires floristiques/faunistiques réguliers (inventaires menés par le CEN Franche-Comté).
  • Promouvoir les mobilités douces : Une réflexion sur l’arrêt du “tout-voiture” avec pistes cyclables maillées et une priorité donnée aux cheminements piétons. Plusieurs voies sont prévues en zone 30, en lien avec le tramway.
  • Performance énergétique : Les bâtiments nouveaux devront atteindre au minimum la norme RT2012, voire BEPOS (bâtiment à énergie positive) sur certains îlots tests, avec mutualisation des espaces (source : dossier Pôle aménagement du Grand Besançon).

La déclinaison de ces ambitions a encore évolué avec les différentes consultations et instructions du projet. Ainsi, la proportion d’habitats collectifs (petits immeubles) versus maisons individuelles a été revue à la baisse, et la diversité sociale, la priorité aux logements abordables et inclusifs a été renforcée.

Une dimension agricole et alimentaire préservée

Sous la pression de collectifs d’habitants, une partie des terres maraîchères a pu être maintenue, à la fois pour des jardins partagés, mais aussi pour permettre des activités agricoles périurbaines : selon les derniers plans, au moins 2 hectares resteront en culture, confiés à des associations locales (source : France Bleu Besançon, juin 2023).

Le calendrier du projet : un chantier sur plusieurs décennies

Le projet des Vaites ne suit pas un calendrier figé : il a connu, et connaîtra encore, des ajustements au gré des décisions de justice, des évolutions réglementaires et des choix citoyens. Néanmoins, un certain nombre d’étapes-clés jalonnent déjà ce parcours :

  1. 2001-2010 : études préalables, inscription dans le PLU, premières concertations.
  2. 2011-2016 : définition du “cahier des charges écoquartier”, lancement du projet architectural, premières acquisitions foncières.
  3. 2017-2018 : démarrage de certains chantiers (voiries, quelques bâtiments), suspension suite aux recours déposés.
  4. 2019-2020 : nouvelles études naturalistes, remaniement du projet, adaptation au SRADDET Bourgogne Franche-Comté (Schéma régional d’aménagement).
  5. 2021-2023 : relance partielle et réévaluation environnementale imposée par la justice (Conseil d’État, juillet 2022), puis consultation sur la transformation d’une partie du projet vers une plus grande part de nature en ville.
  6. Futur : reprise progressive des travaux, par tranches, jusqu’en 2040. Les premières livraisons d’îlots devraient intervenir à partir de 2027, pour une finalisation vers 2035-2040, selon les scénarios retenus (Ville de Besançon, CP du 30/06/2023).

Qui décide, qui agit ? Les acteurs impliqués dans la métamorphose des Vaites

Si la Ville de Besançon pilote le projet, le dispositif s’appuie sur une myriade d’acteurs, chacun participant à la complexité – et à la richesse – du processus :

  • Les habitants et associations locales : moteurs de la concertation, porteurs de projets agricoles, gardiens de la mémoire du lieu.
  • Grand Besançon Métropole : en charge des enjeux d’infrastructures, des mobilités et de la biodiversité au sein de l’agglomération.
  • État et services déconcentrés : préfecture, DREAL, pour les instructions et autorisations environnementales.
  • Bailleurs sociaux et promoteurs : pour la diversification de l’offre de logements (20 à 30 % du parc envisagé en bail social ou locatif intermédié).
  • Naturalistes et organismes experts : CEN, LPO, SHND, pour le suivi faune-flore, notamment pour les espèces protégées trafiquant au sein du quartier (triton crêté, hérissons, chauves-souris, etc.).

Ancrages et résistances : le patrimoine vivant du quartier

Les Vaites, c’est aussi une mosaïque de lieux de vie, cabanes, potagers, prairies et chemins qui forment le socle de l’attachement des riverains. Certains sites ont acquis le statut d’emblèmes du mouvement citoyen (par exemple les “Jardins des Vaites”, régulièrement cités comme laboratoire de l’urbanisme en partage – voir jardinsdesvaites.fr).

Regards sur le futur : entre promesses et vigilance

Le projet d’aménagement des Vaites témoigne des difficultés à inventer une ville plus verte tout en répondant aux besoins de tous. La succession d’étapes – réflexion, concertation, adaptations, suspensions, redémarrages – a fait de ce quartier une sorte de laboratoire grandeur nature. Les prochaines années verront si cet équilibre fragile pourra tenir ses promesses : préserver un socle naturel essentiel et ouvrir à une vie urbaine différente, où la nature ne sera pas qu’un décor mais le cœur même du projet.

Aux Vaites, plus qu’ailleurs sans doute, le mot “aménagement” questionne notre capacité à transformer, protéger, transmettre… et inventer ensemble. Un récit, toujours en train de s’écrire, à suivre au fil des saisons et des mobilisations.

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