L’histoire à l’origine du projet : du jardin ouvrier à l’écoquartier

Aux portes nord-est de Besançon, le quartier des Vaites déroule ses prés, ses potagers et ses sentes paisibles. Depuis des décennies, ses jardins ouvriers et ses parcelles maraîchères racontent une histoire de patience et d’attachement à la terre. Pourtant, c’est bien ici, sur une cinquantaine d’hectares situés entre le boulevard Kennedy, la voie ferrée et la zone de Chateaufarine, qu’a germé l’idée d’un ambitieux projet : celui d’un écoquartier, pensé dès les années 2000 pour accompagner la croissance de l’agglomération et répondre à la métamorphose écologique de la ville.

Lancés par la municipalité avec le soutien de l'État et l’ANRU (Agence Nationale pour la Rénovation Urbaine), les premiers contours du projet voyaient grand : près de 1 150 logements prévus, répartis sur plusieurs phases, mêlant habitat social, accession à la propriété, activités et une promesse forte de maintien d'espaces naturels (source : Ville de Besançon, dossier de présentation de l’écoquartier).

Les ambitions d’un écoquartier : cadre, principes, priorités

Mais qu’entend-on concrètement par « écoquartier » ? Le label, délivré par le Ministère de la Transition écologique, impose aujourd’hui un cahier des charges exigeant. À Besançon, le projet des Vaites veut répondre à plusieurs objectifs clés :

  • Limiter l’étalement urbain : densifier, certes, mais sans sacrifier la qualité de vie, en poursuivant la tradition du « quartier-jardin ».
  • Favoriser la mixité sociale et d’usages grâce à une répartition équilibrée entre locatif social (environ 45% du total), locatif privé et accession à la propriété, en plus de bureaux, commerces de proximité et équipements publics.
  • Intégrer la nature et la biodiversité : une matrice verte déjà existante (prairies humides, bosquets, mares riches d’amphibiens protégés), à la fois à préserver et à valoriser, avec l’ambition de créer 12 hectares d’espaces publics végétalisés connectant tous les pôles du quartier.
  • Promouvoir les mobilités douces : suppression de la circulation de transit, large réseau de cheminements piétons et vélos, stationnements mutualisés et arrêt de tram à moins de 500 m de chaque logement.
  • Encourager des bâtiments à faible impact carbone : constructions respectant la réglementation environnementale RE2020 (et antérieurement la RT 2012), matériaux locaux, isolation performante, gestion centralisée de la chaleur (réseau de chaleur biomasse, pompe à chaleur, solaire).

Toutes ces ambitions sont inscrites dans la charte ÉcoQuartier, téléchargeable sur le site du ministère (source : Ministère de la Transition écologique).

Un projet confronté à la réalité du terrain

Entre dialogues, blocages et évolutions

Si l’on arpente aujourd’hui les Vaites, le projet prend un relief nuancé, ponctué de débats vifs. Côté habitants et collectifs, le souhait de préserver les terres maraîchères et les jardins historiques a cristallisé une mobilisation constante, qui se manifeste par des actions, des recours, des fêtes et des enquêtes publiques nourries. En 2019, le Tribunal Administratif a suspendu une partie du chantier, en invoquant la nécessité de mieux prendre en compte l’enjeu biodiversité (source : France 3 Bourgogne-Franche-Comté, 16 avril 2019).

  • Environ 25 hectares des 50 prévus seraient encore en devenir fin 2023, en raison de ces procédures et négociations.
  • 80 espèces d’oiseaux et plusieurs amphibiens protégés (triton crêté, crapaud calamite) y ont été recensés, forçant une révision des plans de gestion de la biodiversité (source : LPO Franche-Comté).
  • La concertation a évolué : ateliers citoyens, débats publics, présentation des études d’impact – la ville revendique plus de 60 rencontres et ateliers depuis 2017, mais les associations réclament une co-construction plus poussée (source : Ville de Besançon, compte-rendu de comité de pilotage, 2022).

Ce dialogue permanent nourri par la contestation a en réalité fait évoluer le projet en profondeur, en repoussant plus loin les débuts de chantiers et en renforçant l’ambition écologique de la réflexion.

Un urbanisme fondé sur la nature et le collectif

Le plan-guide et la « ville paysage »

L’aménagement, élaboré par l’agence TER (paysagistes) et l’Atelier Baldwin (urbanistes) à la suite d’un concours de maîtrise d’œuvre, s’inspire du concept de « ville paysage ». Loin d’un quartier figé, le projet imagine une mosaïque d’îlots bâtis, reliés par un maillage vert central, où les maisons côtoient des appartements de faible hauteur (R+2 à R+4 maximum).

Nombre de logements prévus (phase finale) 1 150
Surface totale concernée 50 ha
Surface dédiée à la nature (dont agriculture urbaine) 20 à 24 ha
Réseau cyclable interne + de 4 km
Stationnement voitures Principalement en périphérie, mutualisé
Début du chantier initial 2016 (suspendu partiellement depuis 2019)
  • Le « labyrinthe vert » : central, il relie prairies, petits bois et jardins existants, tout en ouvrant de nouveaux espaces partagés comme les jardins collectifs, agrandis chaque année selon la demande.
  • La prise en compte des eaux pluviales : gestion en surface pour éviter l’imperméabilisation, avec des corridors humides, mares restaurées, et trames vertes prolongées jusque dans les espaces privés.
  • Des bâtiments regroupés autour de « cours oasis » partagées, favorisant la vie de voisinage, l’organisation d’ateliers, la convivialité – chaque nouvelle résidence doit intégrer une salle commune en gestion collective.

Un projet pensé pour évoluer et s’adapter, sans imposer un « modèle » unique au gré des avancées du chantier et des pratiques habitantes.

Mobilités : un quartier conçu pour circuler autrement

À l’échelle de Besançon, les Vaites sont souvent citées comme laboratoire grandeur nature de la ville de demain, où la place donnée à la voiture est remise en cause. Quelques chiffres clés :

  • 60 % des déplacements devraient se faire à pied ou à vélo selon les études préalables (source : Grand Besançon Métropole, 2015).
  • Un parking relais de 210 places est prévu en lisière sud, destiné aux visiteurs, avec accès direct au tramway, pour désengorger les rues internes.
  • Les voies automobiles sont limitées à 20 km/h sur tout le quartier, une « zone de rencontre » pensée pour tous les âges.
  • Pistes cyclables bidirectionnelles traversant le quartier d’est en ouest, avec plusieurs liaisons créées vers l’EuroVelo 6 et la boucle cyclable autour de l’agglomération (source : site du Grand Besançon).

Des ateliers « remise en selle », ouverts dès les premières livraisons, participent aussi à transformer concrètement les usages dès l’arrivée des nouveaux habitants – un point relevé favorablement lors du retour d’expérience des premiers résidents.

La place de la biodiversité : sauvegarder l’existant, amplifier le vivant

Dans un contexte de réchauffement climatique et d’artificialisation galopante, l’écoquartier assume une promesse : prouver qu’on peut densifier tout en enrichissant la faune et la flore urbaine.

  • Maintien de 12 ha de prairies humides, avec mises en défens pour protéger les amphibiens lors des migrations printanières.
  • Recréation de 3 mares écologiques, connectées par des « trames vertes et bleues », pour garantir la continuité écologique entre le Bois de Chailluz et le Doubs.
  • Zones dédiées à l’agroécologie urbaine : 2 ha supplémentaires à destination d’associations ou d’agriculteurs urbains, pour fournir légumes et fruits en circuits courts (source : Ville de Besançon).

On note d’ailleurs que ces dispositifs (nichoirs, corridors, fossés restaurés) ont d’ores et déjà permis le retour de quelques espèces auparavant jugées rares en contexte urbain (ex : grenouille agile, pipistrelle commune...).

État actuel et perspectives : vers quelles transitions ?

Difficile aujourd’hui de donner une date précise d’achèvement du projet. Après de multiples recours et arrêtés préfectoraux, le chantier est partiellement gelé à l’été 2024 dans l’attente de nouvelles expertises (source : France Bleu Besançon, juin 2024). Mais les débats alimentent aussi une réflexion nationale sur les limites et la méthode des écoquartiers.

  • Certains îlots pilotes ont accueilli leurs premiers habitants en 2020 (environ 110 logements livrés, selon la Ville), avec un taux de satisfaction global correct, même si la question du manque de commerces temporaires a été soulevée par les résidents.
  • Les évaluations environnementales en 2023-24 préconisent une intensification du suivi écologique, et une limitation supplémentaire sur les zones les plus humides.
  • Des ateliers participatifs continuent d’être organisés, avec un accent mis sur les enfants et leurs pratiques de plein air (« Paroles d’enfants aux Vaites »).

Entre résistance et construction progressive, les Vaites dessinent sans doute un nouvel imaginaire du développement urbain : ni simple extension de la ville, ni sanctuaire figé, mais un territoire vivant, traversé de contradictions, où se réinvente ce que pourrait être un quartier écologique.

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