De l’imperméable au vivant : quand le sol respire

Les villes d’aujourd’hui sont majoritairement recouvertes de matériaux imperméables (bitume, béton, asphalte) qui font souvent office de « coupe-circuit » pour l’eau de pluie. Ce choix est ancien mais ses répercussions sont de plus en plus visibles, posant la question de la place de “l’eau libre” dans l’espace urbain.

  • Imperméabilité accrue : En France, la surface artificialisée a progressé de 70 % entre 1982 et 2014 (SDES). À Besançon, près de 14 % du sol est aujourd’hui considéré comme imperméabilisé (Réseau Action Climat).
  • Conséquences immédiates : L’eau ne s’infiltre plus ; elle ruisselle vers les avaloirs, surcharge les réseaux d’assainissement et les stations d’épuration, puis finit parfois par déborder, causant inondations et pollutions ponctuelles.
  • Une ressource invisible : Plus le sol est vivant, plus il agit comme une éponge, absorbant l’eau et la restituant lentement à la nappe phréatique, contribuant à maintenir la fraîcheur et la biodiversité même en pleine ville.

Petite histoire de sols urbains : revêtements et usages

Le choix d’un revêtement n’est jamais neutre : il reflète la fonction d’un espace, sa fréquentation, et souvent aussi la culture du lieu. Un parking n’aura pas le même traitement qu’une promenade ou un square. Voici quelques grands types de revêtements utilisés dans les villes, avec leur impact sur l’eau.

Revêtement Propriétés Effet sur l’eau
Bitume / Asphalte Très imperméable, lisse Ruissellement maximisé, pas d’infiltration
Béton Imperméable, durable Ruissellement, chauffe au soleil
Pavés (jointés de ciment) Semi-perméable si joints ouverts Légère infiltration possible
Pavés / Dalles drainantes Perméables, laissent passer l’eau Bonne infiltration
Graviers, stabilisé Très perméables Bon écoulement de l’eau vers le sol
Pelouse, prairie, jardin Vivant, perméable Infiltration et évapotranspiration

Ce tableau illustre la manière dont la nature du sol joue, silencieusement, un rôle de filtre ou de canal ; elle régule les excès, retient les polluants, adoucit les extrêmes.

Transformations récentes : quand la ville déminéralise

Face à la multiplication des épisodes de fortes pluies et aux canicules, la tendance s’inverse lentement. Les villes françaises commencent à désimperméabiliser leurs sols.

  • Désimperméabilisation, késako ? C’est l’opération qui consiste à retirer un revêtement imperméable pour rendre au sol sa capacité d’absorber l’eau. À Rennes, on a désimperméabilisé près de 50 000 m² en 5 ans (Rennes Métropole). Strasbourg et Paris suivent le mouvement, offrant des “cours oasis” et des « îlots de fraîcheur » dans des écoles autrefois asphaltées, pour lutter contre la chaleur urbaine.
  • Résultats sur la gestion de l’eau : Là où l’on retire le bitume, les inondations par débordement diminuent, la recharge des nappes phréatiques s’améliore et la vie du sol reprend. À Paris, des tests dans les écoles ont permis de réduire le ruissellement de 30 à 60 % sur les parcelles rénovées (Ville de Paris).
  • Avantage supplémentaire : Ces sols “ouverts” limitent la formation d’îlots de chaleur et favorisent la diversité végétale, renforçant l’attractivité et la résilience des quartiers.

Les avantages méconnus des revêtements perméables

Adopter un matériau perméable ou vivant n’est pas seulement positif pour l’esthétique ; cela entraîne une cascade de bénéfices, parfois insoupçonnés :

  • Lutte contre les pollutions : Les premiers millimètres d’eau de pluie, en lessivant une chaussée, emportent souvent les hydrocarbures, microplastiques et autres déchets. Un sol filtrant capture et retient en surface une grande part de ces polluants, limitant leur transfert dans les rivières locales. Selon le Cerema, un sol végétalisé peut retenir jusqu’à 90 % de certaines pollutions liées à la circulation.
  • Recharge des nappes phréatiques : En France, 62 % de la consommation d’eau potable provient des nappes souterraines (EauFrance). Laisser l’eau s’infiltrer localement permet, sur des décennies, de stabiliser le niveau des nappes.
  • Régulation du climat local : Les revêtements naturels ou drainants stockent l’humidité et favorisent l’évaporation, ce qui peut, à l’échelle d’une rue, abaisser la température de 2 à 3 °C lors des épisodes chauds (ADEME).
  • Réduction de l’entretien des réseaux : Moins d’eau à évacuer, c’est moins de pression sur les égouts, moins de débordements à gérer, et in fine, moins de coûts publics à long terme.

Limiter les excès : inondations et sécheresses sous surveillance

L’artificialisation massive du sol a souvent été pensée pour éviter la « boue » et le désordre dans les villes modernes. Mais elle génère ses propres désordres : les tempêtes et crues récentes l’ont dramatiquement illustré à Montpellier (2014), Angers (2016), ou encore Mulhouse récemment, où une pluie de 100 mm en une journée a submergé rues et caves (Météo France).

  1. Crues éclair et saturation :

    Les revêtements étanches, en cas de fortes pluies, n’absorbent rien et accélèrent le transfert de l’eau vers les réseaux sous-dimensionnés. Les crues dites “urbaines” sont devenues 2 à 5 fois plus fréquentes dans les zones très imperméabilisées (Sciences et Avenir).

  2. Sécheresses et manque d’infiltration :

    À l’opposé, sans recharge souterraine, la nappe descend. Les puits traditionnels, nombreux dans la région de Besançon, affichent régulièrement des niveaux très bas au sortir de l’été depuis 2018, souvent aggravés par l’imperméabilisation des abords (France Bleu).

Quelques solutions inspirantes

  • Créer des parkings drainants ou engazonnés
  • Remplacer le dur par des dalles alvéolées végétalisées (utilisées avec succès à Zurich et à Lyon)
  • Multiplier les fosses de plantation d’arbres, reliées au réseau d’eau pluviale
  • Installer des « noues » ou fossés urbains le long des voies pour canaliser/diffuser les pluies exceptionnelles

Territoires inspirés : nature, culture et usages

Revenir à des matériaux “ouverts” ne signifie pas revenir en arrière ou renoncer au confort urbain. Certaines communes rurales ou quartiers pionniers, comme Fribourg-en-Brisgau (Allemagne) ou Vauban, ou encore l’écoquartier des Vaîtes à Besançon, font le pari de la diversité des usages par la diversité des matériaux.

  • Dans les quartiers pilotes, on mélange les revêtements : pavés drainants pour les axes piétons, graviers stabilisés pour les allées, terre amendée et paillis pour les abords des potagers. Ces choix permettent d’accueillir piétons, cycles, fauteuils roulants sans créer de boue ou de flaques, tout en maximisant l’infiltration.
  • De nouveaux espaces collectifs émergent, comme les jardins partagés ou les placettes en copeaux de bois, lesquels favorisent l’absorption, la convivialité et la lutte contre l’érosion du sol.

C’est aussi une question de culture : dans certaines régions d’Europe du Nord, on valorise les espaces semi-naturels jusque dans les cours d’école. La “ville perméable”, en valorisant cette diversité, permet aux habitants de renouer liens avec un cycle naturel : celui de l’eau et de la terre.

L’eau, révélatrice du territoire

Sous nos pieds, chaque mètre carré raconte une histoire faite de ruissellements, de rétentions, d’échanges invisibles entre la pluie, la pierre et le vivant. Le choix d’un revêtement est donc tout sauf accessoire ; c’est un acte d’attention au territoire, à ses équilibres et à ses habitants.

  • Face à des aléas de plus en plus extrêmes, un sol perméable devient un allié contre la sécheresse, la chaleur et les inondations.
  • L’enjeu n’est plus seulement esthétique ou technique, mais bien écologique, climatique et social : comment repenser la ville pour lui rendre sa fonction de filtre, d’éponge et de source de bien-être ?
  • Partout, la dynamique est enclenchée : une avenue désimperméabilisée, une cour végétalisée, un parking drainant… Ces gestes, mis bout à bout, redonnent vie à l’eau urbaine. Ils remettent l’humain et le vivant au cœur du projet urbain.

Pour celles et ceux qui parcourent nos rues, partagent un potager ou s’arrêtent sous un arbre lors d’un orage, la gestion de l’eau n’est donc plus une affaire d’ingénieur·e seulement, mais un territoire à réinventer ensemble, pas à pas, mètre carré après mètre carré.

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