Regarder sous nos pas : le sol urbain, un monde vivant

Au cœur des villes, le sol passe souvent inaperçu. Immobile, silencieux, recouvert d'asphalte ou de pelouses bien tondues, il donne l'illusion d’un simple support neutre. Pourtant, sous nos pieds, se joue un ballet complexe et essentiel à la vie de la cité. En France, plus de 20 % des terres artificialisées concernent des espaces urbains (source : INRAE), ce qui rend d’autant plus cruciale la préservation de leur biodiversité.

Parler de biodiversité des sols, c’est plonger dans l’univers foisonnant et souvent invisible des bactéries, champignons, vers de terre, insectes minuscules, mais aussi racines, graines oubliées… Un seul gramme de terre peut abriter jusqu'à dix milliards d’organismes vivants ! (source : Soil Biodiversity Atlas, European Commission)

Les services souvent ignorés mais essentiels des sols vivants en ville

La biodiversité des sols n’est pas qu’un trésor pour naturalistes passionnés. C’est un allié essentiel dans l’équilibre urbain. Voici quelques fonctions majeures qu’elle assure, parfois dans l’ombre :

  • Filtrer et purifier l’eau : Racines et micro-organismes contribuent à l’épuration naturelle de l’eau de pluie, limitant la pollution des nappes phréatiques (source : CNRS, 2021).
  • Capacité de rétention et de régulation : Des sols riches en vie retiennent mieux l’eau, réduisant les risques d’inondation lors de fortes pluies (source : OFB, 2022).
  • Stockage de carbone : Les sols urbains captent et stockent du carbone, une action précieuse face au changement climatique (source : FAO, 2015).
  • Constitution de refuges pour la faune : Vers de terre, collemboles ou carabes sont la base de toute une chaîne alimentaire urbaine, attirant oiseaux, hérissons, batraciens.
  • Fertilité des potagers urbains : Sans une bonne activité biologique, impossible de cultiver tomates ou salades dans nos jardins partagés.

Sous chaque pavé, il y a un sol qui bouillonne d'activités – mais cette vie est fragile et menacée.

Ce que nous montrent les études : une richesse urbaine menacée

Les recherches indiquent que la biodiversité des sols urbains, si elle reste forte à certains endroits (friches, parcs, jardins anciens), est partout ailleurs en recul marqué. Le tassement, l’imperméabilisation, les pollutions chimiques (résidus de traitements phytosanitaires, hydrocarbures, métaux lourds…) réduisent drastiquement la diversité des organismes du sol (source : IRSTEA, 2017). À l’échelle mondiale, selon la FAO, 24 % des sols sont dégradés ou en situation de dégradation – une tendance visible aussi en ville.

À Besançon, les diagnostics menés sur certains anciens terrains maraîchers révèlent que la diversité en vers de terre, indicateur clé, peut chuter de 60 % en quelques années si un terrain est compacté ou recouvert (source : étude locale CNRS & Besançon Métropole, 2019).

Quand l’urbanisation dévore la vie invisible

Chaque pelouse synthétique installée, chaque place de parking ajoutée mord irrémédiablement sur ce réservoir de vie. Deux phénomènes illustrent la gravité de la situation :

  • Artificialisation du sol : Selon l’Observatoire national de l'artificialisation, près de 66 000 hectares de sols ont été artificialisés chaque année en France entre 2009 et 2020, soit l’équivalent de la surface d’un département en 12 ans.
  • Tassement du sol : Le passage répété de véhicules, les chantiers, l’absence de végétation compacte le sol, détruisant les galeries et la microfaune.

Conséquence directe : une fermeture des cycles naturels, une augmentation des ruissellements, une perte de fraîcheur estivale, ou encore une baisse des rendements sur les espaces cultivés.

L’abri des passages discrets : anecdotes en cœur de ville

Parfois, au détour d’une friche laissée tranquille, la nature met les bouchées doubles : à Dijon, une étude a recensé dans une micro-zone urbaine plus de 150 espèces de macrofaune du sol en quelques mois (source : Muséum d’histoire naturelle de Dijon, 2022).

À Berlin, certains parcs laissent volontairement des zones non tondues, ce qui a fait revenir des lombrics géants, disparus ailleurs (Urban Soil Ecology, Berlin, 2016). Ces anecdotes montrent qu’un simple changement de gestion, moins intrusive, permet la résilience de la biodiversité du sol.

Les sols urbains, gardiens de notre bien-être

L’impact des sols vivants sur la santé humaine commence à être mieux documenté. En ville, une étude du Centre d’Écologie Fonctionnelle et Évolutive souligne que les enfants ayant un accès régulier à des sols urbains riches (forêts urbaines, bacs de jardinage) présentent une diversité de microbiote cutané et intestinal supérieure – synonyme d’immunité renforcée (source : Journal of Allergy and Clinical Immunology, 2020).

Avoir les mains dans la terre, c’est donc soigner aussi notre lien à l’environnement – ce n’est pas un hasard si les thérapies par le jardinage se développent en milieu hospitalier.

Enfin, nous l’oublions souvent, mais l'activité microbienne des sols limite la présence de pathogènes dans l'eau ou sur les plantes, créant un cercle vertueux pour la santé publique.

Que faire, concrètement, à l’échelle des quartiers ?

Préserver les sols vivants n’est pas qu’une affaire de grandes politiques publiques. De nombreuses initiatives existent, portées par des citoyens, des associations, ou les municipalités. Quelques leviers d’actions concrètes :

  • Laisser des portions sauvages : Tolérer des coins enherbés non tondus ou enherbés spontanément dans les parcs et sur les bords de route.
  • Dé-imperméabiliser : Désartificialiser des places ou parkings inutilisés pour rendre leur fonction à la terre (exemple : l’opération “Des pavés à la prairie” à Genève).
  • Privilégier la gestion écologique : Réduire l’usage ou interdire les pesticides et herbicides, protéger la faune du sol avec des passages moins fréquents de tondeuse.
  • Composter et nourrir les sols : Organiser des sites de compostage collectif pour amender naturellement le sol, une pratique en plein essor à Paris ou Nantes.
  • Créer des jardins partagés en pleine terre : Privilégier les espaces où les légumes poussent à même le sol et non hors sol, pour entretenir la diversité biologique et microbienne.

Quand les villes changent : initiatives inspirantes en France et ailleurs

Des villes pionnières s’engagent de manière exemplaire :

  • À Rennes, le programme Terre en ville cartographie les sols urbains et offre un diagnostic à chaque nouvel espace vert.
  • À Marseille, des micro-forêts urbaines sont implantées directement sur des sols restaurés, sur le modèle “Miyawaki”, triplant la biodiversité en cinq ans.
  • En Suisse, Zurich a converti d’anciens entrepôts en « sols-refuges » pour la faune du sol, bénéficiant à toute la ville (source : World Urban Soil Forum, 2022).

Autant d’illustrations que préserver la vie du sol, loin d’être un obstacle, permet aux cités de concilier confort, résilience et beauté.

Et demain, quels sols pour nos villes ?

Le sol urbain, longtemps vu comme une page blanche ou un réservoir foncier, reprend vie dans l’imaginaire des citadins. Nous le voyons aux Vaites : dès qu’un jardin partagé s’ouvre, il attire non seulement des oiseaux, mais aussi un cortège de habitants ravis de redécouvrir la vie sous leurs semelles. Il ne tient qu’à nous de ralentir, d’observer, d’agir à l’échelle de notre parcelle, de notre rue. Chaque bout de sol vivant est une promesse pour l’avenir urbain.

Ressentir la ville comme un écosystème, c’est réhabiliter l’intelligence discrète de ses sols. C’est choisir de ne pas tout recouvrir, tout contrôler, mais de laisser une place au miracle quotidien de la biodiversité, invisible mais ô combien précieuse.

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